Épure folk, spleen onirique, paysages électro-acoustiques… La musique de Lou Rotzinger révèle une vision du monde sensible et habitée, mise au service du cinéma documentaire comme de projets plus personnels.
Né à Paris en 1987, Lou Rotzinger tombe dedans sans détour, pris d’une passion dévorante pour la guitare manouche, le jazz de Chet Baker et des afro-américain.e.s. Pour l’ado-colère enfermé entre les murs austères d’une pension jésuite, c’est l’évidence : musique = liberté. Autodidacte, le mélodiste expérimente à toute heure sur le piano hérité de son grand-père avant de sortir, en 2014, Les Nuits du Lou, un premier album inspiré des soirées de concerts qu’il organise dans le secret d’un ancien atelier de sculpture pendant une dizaine d’années. Porté par la magie de l’improvisation et le plaisir de vibrer à plusieurs, en live, Lou Rotzinger réinvente son répertoire à chaque fois, dans l’esprit de Pessoa lorsqu’il écrit “je me sens né à chaque instant à l’éternelle nouveauté du monde”. Olympia, Théâtre Silvia Monfort, église Saint-Merry pour le festival Qui va Piano va Sano… Le musicien multiplie les belles scènes, en solo ou aux côtés d’Anna Chedid (alias Nach) qu’il accompagne en tournée pendant près de dix ans.
Marqué par la folk dépouillée de Rodrigo Amarante, en 2016, Lou Rotzinger s’envole pour le Brésil avec la photographe Margaux Shore, un voyage initiatique à la rencontre des musiques sacrées du nord du pays et peut-être de lui-même. De rituels en cérémonies, le compositeur prend conscience de la portée thérapeutique, spirituelle, de la musique. C’était donc ça ! Là-bas, sa route croise celle de Vincent Moon et Priscilla Telmon qui lui ouvrent les portes du monde invisible, avant de l’inviter à participer à leur ciné-live Hibridos à leur retour en Europe. Puis c’est Bruxelles qui l’appelle : aux côtés de Roméo Poirier et Marc Melià qu’il accompagne sur de nombreux concerts, Lou Rotzinger se frotte aux musiques électroniques alternatives, trois ans d’expérimentations réunies dans la série de mixtapes Bruxelles Tapes. En 2019, le musicien dévoile aussi l’EP Mon Omerta dont l’épure folk, les dissonances jazz et les bidouilles électro-acoustiques révèlent des textes poétiques au spleen onirique.
Tom Waits, Robert Wyatt, Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, Ryuichi Sakamoto, Bashung, Gonzales ou Chassol… Ses influences sont variées mais se rejoignent toutes à l’endroit du clair-obscur, là où la lumière perce entre les nuages d’une gamme mineure, comme dans la saudade de la musique brésilienne. Comme dans le ciel de Bretagne où Lou Rotzinger vit désormais, dans un vieux corps de ferme placé sous la protection de Iemanja, l’orisha de la mer. En dialogue avec les éléments et les esprits du monde vivant, Lou Rotzinger compose à la manière des romantiques une musique habitée : en témoigne Depuis La Fenêtre De Ma Tête, une collection de titres sortie en 2023 dans laquelle on retrouve notamment le violoncelliste Guillaume Latil, acolyte de longue date.
Parce qu’il a grandi dans une famille de reporters cinéphiles, Lou Rotzinger entretient une relation très intime avec le monde des images et sans surprise, quand il compose, ce sont des plans-séquences, des paysages, qui jaillissent du bout de ses doigts. En 2014, Lou Rotzinger met le pied à l’étrier de la musique à l’image avec le documentaire Cowboys don’t cry de Frédéric Laffont (prix Albert Londres), une collaboration remarquée qui l’amène, jusqu’à aujourd’hui, à signer de nombreuses bandes-originales — citons notamment Daraya, la bibliothèque sous les bombes de Delphine Minoui & Bruno Joucla en 2019, Sur les traces de Gerda Taro de Camille Ménager en 2020 ou encore Nous l’Ukraine de Frédéric Laffont en 2025.
Fou d’aventures collectives, Lou Rotzinger compose aussi pour le théâtre (Le Bal, George Sauve le Monde) et le métacinéma (Adieu Bohème à l’Opéra de Paris) de Cosme Castro & Jeanne Frenkel de La Comète Films. Fidèle en amitié, le musicien travaille régulièrement avec Flavien Berger, avec lequel il compose les bandes-originales d’Adieu Bohème, Nous sommes jeunes et nos jours sont longs de Léa Forest et Cosme Castro ou encore Mortels de Julien Thiverny. En 2026, Lou Rotzinger signe la bande-originale du documentaire L’esprit du combat de Corto Vaclav & Renaud Baret et de Fidei Donum de Corto Vaclav avec le violoncelliste Gaspar Claus. En parallèle, il travaille également à la composition de son nouvel album.
Jeanne Lacaille